Vous êtes ici :   Accueil » L’allemand est aussi une langue de France
 
Prévisualiser...  Imprimer...  Imprimer la page...
Prévisualiser...  Imprimer...  Imprimer la section...
Qui sommes nous
L'Alsace
Publications
Heimetsproch
Médiathèque
Meinùnge / Opinion
Rendez Vous
Visites

 469199 visiteurs

 18 visiteurs en ligne

Calendrier

Lundi 23 Oct. 2017

Semaine n° 43

Agenda pour les 20 prochains jours


Aucun évènement

 ↑  
Infos Site
rss Cet article est disponible en format standard RSS pour publication sur votre site web :
http://www.heimetsproch.fr/data/fr-articles.xml

L’allemand est aussi une langue de France par Gilbert Dalgalian

Le linguiste se trouve dans cette position singulière de devoir enfoncer des portes ouvertes – des évidences donc – que la politique et les idées reçues s’acharnent à refermer, à verrouiller.

C’est pourquoi il m’appartient de rappeler ces évidences, car les idées reçues sont aussi résistantes que des verrous. Et au-delà des évidences, il me faut également désamorcer ces idées reçues et les phobies sous-jacentes.

D’abord les évidences :

L’Alsace et la Moselle ne sont pas les seules régions qui pratiquent une variante germanique autre que l’allemand standard. Il est utile de se remettre en mémoire le recours respectif au standard et à la langue locale dans l’ensemble des pays germanophones.

En Allemagne les locuteurs badois, wurtembergeois et bavarois – même lorsqu’ils pratiquent leur langue régionale à l’oral – basculent vers le standard lorsqu’ils passent à l’écrit. Pourquoi ce basculement ?

Souvent pour être compris d’un public plus large : 100 millions de locuteurs germanophones natifs, ce qui fait de l’allemand la première langue dans l’espace européen. Mais aussi et surtout parce que le standard permet de couvrir bien des domaines que la langue régionale, même vivace et largement pratiquée comme en Bavière, ne couvre pas.

Quels domaines ? Une grande partie de la sphère professionnelle et commerciale, la quasi-totalité de la sphère administrative, l’essentiel des activités et disciplines scolaires et universitaires et la plupart des activités littéraires et journalistiques. Cela, même quand des auteurs maintiennent contre vents et marées une littérature, une poésie et une presse en langue régionale. Il existe même de grands noms pour illustrer cela. Pour l’Allemagne je ne citerai que Ludwig Thoma comme écrivain et humoriste en langue bavaroise.

La situation en Autriche est assez semblable à celle de l’Allemagne du Sud et je ne m’y étendrai pas.

Regardons plutôt le paysage linguistique très révélateur de la Suisse alémanique. Non seulement le peuple y pratique le « Schwitzerdütsch » à l’oral, mais en outre le Schwitzerdütsch diffère passablement d’un canton à l’autre. Un astrophysicien suisse renommé, le Professeur Zwicky, qui passait pour un polyglotte recordman et à qui on demandait un jour combien de langues il parlait, répondit : « Ich spreche mein Glarus-Dialekt in 36 Sprachen ».

Mais laissons là l’anecdote révélatrice et voyons plutôt ce qui se passe quand les locuteurs de Suisse alémanique passent à l’écrit. Ils basculent vers le standard allemand pour exactement les mêmes raisons que les Bavarois et les Autrichiens. Mais avec une différence de taille : ils ne disent pas qu’ils passent au « Hochdeutsch », mais au « SCHRIFTDÜTSCH », ce qui est doublement révélateur.

Le terme de « Schriftdütsch » révèle dans un même mouvement leur dépendance complète par rapport à l’allemand dans toute une série de domaines et la stricte limitation de leur recours à l’allemand pour les seuls domaines où l’allemand est incontournable.

En outre, cela se prolonge parfois même à l’oral, par exemple dans des situations professionnelles plus formelles impliquant des germanophones non suisses ou des étrangers. Là les Suisses diront « Reden wir nun Schriftdütsch » … ».

Revenons maintenant en France : est-ce que les locuteurs de l’alsacien ou du francique mosellan ont moins de raisons que les autres germanophones de basculer vers le standard allemand lorsqu’ils passent à l’écrit ?

Certes la plupart de leurs besoins – professionnels, administratifs, scolaires et autres – sont couverts par le français. Pourtant lorsque le passage d’un oral alsacien à un écrit de la même famille de langue s’avère nécessaire, utile ou simplement agréable, cet écrit pourrait et devrait être en allemand standard. Les DNA et le quotidien L’Alsace ont eu longtemps une édition bilingue faisant une large place à l’allemand. Hélas les politiques linguistiques et la disparition de nombreux vieux locuteurs ont abouti à cette régression : la presse quotidienne bilingue n’existe plus ; elle est remplacée par un petit encart quotidien en allemand.

A ce point précis je souhaite montrer pourquoi ce serait une hérésie de vouloir opposer l’allemand à l’alsacien : ce serait se tirer une balle dans le pied, car – ici comme ailleurs – l’allemand est le fond de réserve et le prolongement naturel de l’alsacien.

D’abord un rappel historique indispensable : comme le souligne le sociolinguiste Dominique Huck, pendant très longtemps ni le côté officiel français, ni les locuteurs alsaciens n’ont fait de distinction entre le parler oral et le standard allemand ; « jusqu’à la fin du XIXe siècle, nous dit Dominique Huck, c’est le terme ‘ Ditsch’ ou ‘Deutsch’» qui est utilisé pour désigner les formes parlées et les formes écrites en standard.

Paradoxalement, c’est sous le 2e Reich après 1870 que, l’Alsace n’ayant pas le même statut politique que les autres régions de l’empire, apparaît l’expression « Elsässerdeutsch » et plus tard « Elsässisch ». Mais c’est — bien plus tard – la politique linguistique française qui va s’engouffrer dans ce distinguo pour mieux estomper le lien organique entre l’oral alsacien et l’écrit allemand.

Quand donc a eu lieu la première entrée – largement occultée et pourtant massive – de la langue allemande dans l’univers français ? Mais c’est bien sûr, à partir de 1648, date du premier rattachement de l’Alsace au royaume de France en application de la Paix de Westphalie. On peut donc attribuer à la diplomatie et aux interventions armées de Richelieu d’abord, et à Mazarin ensuite, l’entrée de la langue allemande dans le royaume de France.

Revenons au présent : un écrit en alsacien n’est pas rare certes, mais il se pratique dans des domaines plus limités que l’allemand. Là se pose la vraie question de fond : d’où vient le peu de place réservé à l’allemand en Alsace et en Moselle ? Cela à l’inverse, notons-le, des situations observées en Allemagne, en Autriche, en Suisse et même au Luxembourg.

La raison linguistique plaiderait pour des usages similaires ici aussi. Il faut donc chercher ailleurs les racines de cette exclusion de facto de l’allemand pour le passage à l’écrit chez les locuteurs de l’alsacien et du mosellan. Exclusion qui n’a d’équivalent que la ‘défrancisation’ – la « Entwelschung » – pratiquée par les nazis entre 1940 et 1945.

Exclusion de facto ? Oui, cent fois oui ! L’allemand ici est non seulement absent des écrits professionnels et commerciaux, mais il est en outre insuffisamment promu dans l’institution scolaire et universitaire.

in Elsass Journal « Relation », une tribune citoyenne pour dire l’Alsace. (10/12/2016 par Gilbert Dalgalian)

NdlR : Gilbert Dalgalian est germaniste et docteur en linguistique.

Extrait, voir l’article complet sur 3 pages dans la revue « D’Heimet » n° 217 Mars 2017




Réactions à cet article

Personne n'a encore laissé de commentaire.
Soyez donc le premier !

Vous êtes ici :   Accueil » L’allemand est aussi une langue de France
 
Prévisualiser...  Imprimer...  Imprimer la page...
Prévisualiser...  Imprimer...  Imprimer la section...